Civilisations méconnues: Caciques et nobles indiens en Nouvelle Espagne XVIe – XVIIIe siècles

      La réaction des indiens face à la domination espagnole fascine les historiens de l'Amérique espagnole depuis maintenant une cinquantaine d'années. Au sein de cette histoire des indiens, l'étude des nobles a été privilégiée à cause de leur meilleure visibilité dans les sources. Même si peu d'études traitent uniquement le cas particulier de la noblesse indienne et des caciques, les analyses qui leur sont réservées sont souvent exhaustives. Le terme de "cacique" désigne les seigneurs traditionnels des communautés indiennes à l'échelle locale (1), dontcertaines caractéristiques semblent avoir résisté à la conquête. Cependant, le "cacique" est aussi une construction coloniale. Le terme même est imposé par les Espagnols en 1538 pour remplacer les nomsdonnés aux seigneurs des différentes communautés indiennes. Le caractère métissé et hybride du caciqueet de son cacicazgo (2) ont attiré l'attention de l'historien qui a longtemps tenté de démêler les aspects préhispaniques et espagnols de cette institution coloniale. Nous nous concentrerons ici sur les travaux réalisés sur le vice-royaume de Nouvelle Espagne. Le vice-royaume était la première division administrative de l'empire colonial espagnol, qui n'en compte que deux jusqu'en 1739: le vice-royaume de Nouvelle Espagne et celui du Pérou. Créé en 1525, le vice-royaume de Nouvelle Espagne s'étendait du sud des États-Unis actuels à la frontière méridionale du Costa Rica et sa capitale était Mexico. Les différentes études des sociétés indiennes à l'époque coloniale, et en particulier celles centrées sur les nobles et les caciques, se sont focalisées sur les aspects de continuité ou de bouleversement introduits par la conquête espagnole. A partir des années 1960, des études pionnières voient le jour et s'attardent sur les aspects de la conquête qui dénaturent et affaiblissent le pouvoir de la noblesse indienne. Ces études sont revues et critiquées à partir de la fin des années 70 où l'on envisage plutôt l'adaptation dela société indienne aux transformations introduites par les Espagnols.

Portrait de Nezahualpilli, seigneur de Texcoco. Codex Ixtlilxochitl, XVIIe siècle.
Portrait de Nezahualpilli, seigneur de Texcoco. Codex Ixtlilxochitl, XVIIe siècle.

1. Seigneurs et nobles préhispaniques


     L'étude des sociétés précolombiennes du Mexique et d'Amérique Centrale commence dès le début du XXe siècle. Dans les années soixante, on possède déjà un certain nombre de sources sur l'organisation de la noblesse précolombienne (3). Les historiens ne manquent pas de réutiliser ces connaissances et certains intègrent même à leurs ouvrages sur l'époque coloniale des synthèses sur la période d'avant la conquête (4). Nous proposons ici de faire une rapide synthèse des informations sur cette période utilisées par les différentes études de la noblesse indienne coloniale. Les différents travaux se concentrent essentiellement sur les populations du Mexique (Nahuas (5), Chichimèques, Tarascos et quelques populations Mayas (6)).

Principaux lieux et ethnies indiennes citées dans l'article. Carte, Elfie Guyau.
Principaux lieux et ethnies indiennes citées dans l'article. Carte, Elfie Guyau.
 Schéma récapitulatif des différentes divisions administratives aztèques
Schéma récapitulatif des différentes divisions administratives aztèques

 

1.a. Désigner les différents nobles, reflet d'une hiérarchie complexe.

 

     Avant l'arrivée des Espagnols, les sociétés indiennes du Mexique divisent la population sur des bases héréditaires. L'opposition entre nobles et non nobles est essentielle. Cependant ces deux blocs forment un continuum social grâce à une multiplicité de titres et de statuts. Ainsi, la noblesse n'est pas un groupe social homogène, mais il existe une variété de termes pour désigner les nobles qui semble indiquer des différences de richesse, de notabilité et de pouvoir (7).Certains historiens ont étudié avec attention les termes associés à la noblesse, c'est le cas de James Lockhart pour les termes nahuas (8). Son analyse montre de manière convaincante qu'on ne peut pas penser les sociétés indiennes d'avant la conquête comme des sociétés égalitaires, hypothèse pourtant soutenue pendant longtemps. Son travail met en évidence toute la complexité de la société nahua.

       La première division de la société nahua repose sur la distinction entre nobles (pilli, au pluriel pipiltin) et non nobles (macehualli). Mais tous les nobles ne sont pas seigneurs et tous les seigneurs n'ont pas le même statut. La société nahua possède quatre tlatoque (tlatoani au singulier), chacun en charge d'une première subdivision administrative : l'altepelt. L'altepelt est ensuite divisé en plusieurs tecalli, puis le tecalli en plusieurs capolli, dans l'est du territoire nahua (régionde Puebla et Tlaxcala) (9). Les seigneurs en charge des tecalli et des capolli sont désignés comme teteuctin (singulier teuctil),mais même s'il s'agit du même terme il semble y avoir eu une hiérarchie entre le dirigeant de tecalli et celui de capolli. Viennent ensuite les pipiltin, nobles sans charge de gouvernance particulière, subordonnés et dépendants d'abord du teuctil, puis à plus grande échelle du tlatoani. Dans son étude sur la noblesse indienne de Pátzcuaro (10) (indiens Chichimèques et Tarascos), Delfina López Sarrelangue souligne le même type de hiérarchie seigneuriale en divisant les seigneurs indigènes en señores universales (cazonci) et señores particulares (cacique). Le titre de cacique imposé par les Espagnols harmonise sous un même statut des seigneurs de rangs différents. Les nobles indiens sont désignés par le terme de principales dans les sources de l'époque coloniale.

Indiens apportant le tribut au palais. Codex Florentine, XVIe.
Indiens apportant le tribut au palais. Codex Florentine, XVIe.

1.b. Être « cacique » avant la conquête

 

      Le statut d'un seigneur semble directement découler de l'étendue de son pouvoir, c'est à dire dunombre d'indiens qu'il administre ainsi que de la richesse produite par son territoire. Il existe donc une hiérarchie de seigneurs « provinciaux » (11), chacun ayant un rôle central dans sa communauté.

      Les seigneurs provinciaux ont un certain nombre de devoirs et de pouvoirs qui leur sont délégués par un seigneur plus puissant. Ils rendent la justice locale, ont des fonctions sacerdotales (ils dirigent et assistent aux cultes de la communauté dirigée), des fonctions militaires (ils doivent défendre le roi et les dieux), des devoirs économiques et agricoles (ils doivent s'assurer que les terres qu'ils administrent sont bien cultivées et assurer la bonne levée du tribut dû aux seigneurs de rang supérieur), des devoirs démographiques (ils doivent protéger la population placée sous leur commandement et pourvoir à ses besoins), et enfin des fonctions sociales (l'organisation de fêtes et de banquets).

      En contrepartie, ces devoirs leur confèrent du pouvoir et s'accompagnent de privilèges. Les seigneurs ont des privilèges somptuaires comme le droit de porter des vêtements spéciaux, des insignes, etc.., leurs permettant d'être immédiatement identifiés. Ils ne peuvent être jugés que par le roi et les seigneurs plus puissants. Les différents seigneurs ont aussi le droit, dans certaines régions (12), de participer au « collège » électoral qui peut intervenir dans le choix d'un nouveau roi (13). Grâce à leurs devoirs économiques et agricoles envers le roi, les seigneurs indiens pouvaient répartir les terres communes comme bon leur semblait et avaient accès aux meilleures terres. Ils disposaient aussi de la main d'oeuvre placée sous leur administration (pouvant recourir à un système de corvées pour cultiver leurs terres personnelles par exemple) et recevaient un tribut de nature variable selon leur rang et selon les régions.

       Les seigneurs avaient donc un rôle central dans la gestion du territoire et de ses richesses, mais aussi dans la vie de la communauté. Pour rendre compte de l'importance du seigneur, Lockhart insiste sur le rôle du tecpan (14) comme point focal du tribut, mais aussi lieu de rendez-vous des différents nobles et seigneurs subordonnés apportant le tribut et venant chercher du prestige entissant de nouveaux liens sociaux.

      La question de la propriété dans les sociétés préhispaniques est délicate et continue de susciter des débats. Dans le cas des seigneurs indiens, il faut distinguer les terres seigneuriales, c'est à dire les terres qu'ils ne possèdent qu'en tant que seigneurs et sur lesquelles ils ont des devoirs envers le roi, et les terres patrimoniales qui appartiennent à leur famille (15). Margarita Menegus Bornemann (16) explique que, contrairement aux autres nobles, les seigneurs indiens jouissent des productions des terres du tecpan en plus de celles de leurs terres patrimoniales. Ce sont les prérogatives dont ils jouissent sur les terres seigneuriales qui leurs permettent d'avoir accès à la main d'oeuvre et au système de services par les indiens qu'ils administrent. L'article de Margarita Menegus Bornemann a aussi le mérite d'évoquer le cas particulier des Mayas, trop peu étudiés. Il semble que les seigneurs mayas (batab) n'aient pas possédé de terres patrimoniales et se soient contentés d'administrer les terres seigneuriales. Cependant, ils complètent leurs revenus personnels par le contrôle du commerce de longue distance (qui concerne le sel et lesproduits de luxe) (17).

       Une autre question épineuse est celle de la succession des seigneurs dans les sociétés précolombiennes. Les situations sont multiples en fonction des traditions régionales. Cependant, il semble que le principe héréditaire ait été très répandu. Dans certains cas, c'est le señor universal (ou Roi) qui choisissait un nouveau seigneur (le plus souvent dans la famille du défunt), dans d'autres cas c'était le seigneur lui-même qui se désignait un successeur (18). On ne choisissait pas forcément le fils aîné ou le descendant le plus proche. Le choix se faisait aussi en fonction des mérites des différents membres de la famille ou même de personnes extérieures (19). Le nouveau seigneur pouvait aussi être élu par un collège de nobles (seigneurs et pilli). Le principe de l'élection semble avoir été bien implanté chez certains indiens (20).

 

      Les études sur les sociétés indiennes préhispaniques fournissent des informations utiles sur la hiérarchie de la noblesse et les fonctions des différents seigneurs avant l'arrivée des institutions espagnoles. Ces informations sont précieuses pour pouvoir étudier les bouleversements introduits par les Espagnols et leurs effets ou absence d'effet sur les nobles et seigneurs indiens.


2. Le Cacicazgo et la noblesse indienne coloniale : entre bouleversement radical et dénaturation. Les études pionnières.

 

       Dès les années 1960, le rapprochement de l'histoire avec l'anthropologie, l'intérêt croissant pourl'étude des catégories sociales oubliées par l'historiographie traditionnelle et la découverte de nouvellessources d'origines indiennes (21), permettent la naissance de travaux fondateurs (22). Ce sont des études,souvent régionales, qui analysent les bouleversements subis par la société indienne en générale. Les premières études des années 60 à 80 insistent sur les profonds changements introduits par les Espagnols qui ont affaibli et dénaturé la noblesse indienne.

 

2.a. Cacicazgos, nobles indiens et propriété à l'époque coloniale

 

      L'arrivée des Espagnols bouleverse les structures sociales indiennes en imposant de nouvelles institutions et une nouvelle vision du pouvoir, mais aussi en apportant des guerres et maladies qui fontradicalement chuter la population indienne. Les sociétés indiennes désorganisées doivent trouver leurplace dans le nouveau contexte politique en gestation au XVIe siècle, particulièrement les nobles et lesseigneurs dont l'hégémonie est menacée.

La conquête du Michoacán. Lienzo de Tlaxcala, vers 1550.
La conquête du Michoacán. Lienzo de Tlaxcala, vers 1550.

La légitimité en question


        La noblesse indienne pose un certain nombre de problèmes aux conquérants espagnols qui se trouvent face à des sociétés très organisées avec des seigneurs légitimes qui, de plus, les ont parfois assistés dans la conquête. Que faire de ces nobles ? Le débat soulevé autour de la reconnaissance de la légitimité de la noblesse indienne, et notamment de son droit sur la terre, s'intègre dans la question plus large des droits et devoirs de l'Espagne en Amérique (23). Dans un premier temps, les nobles et seigneurs indiens sont destitués de leurs charges en Nouvelle Espagne. Mais à l'issu d'un débat soulevé par les autorités civiles et religieuses (24), en 1557 le roi Philippe II met fin à la discussion en reconnaissant officiellement la légitimité des señores naturales et stipule que la soumission à la couronne espagnole ne doit pas être synonyme de déchéance sociale. Les nobles et seigneurs indiens retrouvent alors leur légitimité et une partie de leurs richesses et sont assimilés à la basse noblesse espagnole (25), certains accèdent même à la charge d'encomendero (26). Cependant, leur influence et leur pouvoir traditionnels reculent sans cesse tout au long de la période coloniale.

Le cacique colonial : fonctions, privilèges et successions


      En 1538, Charles Quint impose la dénomination de « Cacique » plutôt que celle de señor natural à tous les seigneurs indiens (sans distinction de rang). Cette mesure illustre l'attitude ambiguë des Espagnols envers les seigneurs indiens soulignée par Margarita Menegus Bornemann (27). D'un côté, on reconnaît leurs droits (droits sur la terre, droits à certains privilèges, etc...), mais on ne les reconnaît pas comme seigneurs et on nie leur autorité. Si le cacique colonial n'est pas reconnu comme seigneur naturel, que sont les caciques et quelles sont leurs fonctions ? La conquête espagnole s'appuie sur les classes dirigeantes indiennes en échange de privilèges.

      Selon Delfina López Sarrelangue (28), dans un premier temps, tous ceux ayant collaboré à la conquête et à l'évangélisation peuvent être récompensés par un titre de cacique (29). Ceci permet à des nobles qui n'étaient pas seigneurs d'accéder au rang de cacique en bouleversant la hiérarchie de la noblesse indienne. Le groupe des caciques est donc pris entre les seigneurs traditionnels ayant su conserver leur statut et les nouveaux seigneurs ayant profité de l'occasion. Certaines familles dynastiques meurent, d'autres persistent et d'autres se forment.

Cortés reçoit le tribut des indiens représentés par leur cacique. Lienzo de Tlaxcala, vers 1550.
Cortés reçoit le tribut des indiens représentés par leur cacique. Lienzo de Tlaxcala, vers 1550.

       Les caciques, en charge de pueblos de indios (regroupements d'indiens de taille et richesses variées), ont, comme leurs prédécesseurs avant la conquête espagnole, des fonctions relatives à l'administration d'un territoire, de ses richesses et de sa population. Ils sont chargés de garantir le bien despopulations administrées et de maintenir l'ordre moral (combattre l'ivresse par exemple). Ils doivent assurer la bonne évangélisation de leurs indiens en surveillant leur participation à la messe et à la doctrine tout en montrant l'exemple. Ils ont un pouvoir judiciaire sur les affaires de basse justice locale, mais sans commune mesure avec ceux dont ils disposaient avant l'arrivée des Espagnols. Enfin et surtout ils ont un rôle financier et économique : ils sont chargés du recouvrement du tribut imposé par les Espagnols et de l'organisation et de la répartition des corvées dans leurs communautés. Par extension, ils sont aussi en charge de la répartition des terres communales et doivent en assurer labonne culture.A partir de 1618, les caciques sont en plus chargés d'empêcher la fuite des habitants de leur communauté qui espèrent ainsi échapper au tribut. Dans ses tâches, le cacique peut être assisté d'un principal à qui il délègue une partie de ses pouvoirs.

        La charge de cacique, telle qu'elle est définie à partir des années 1550 (30) s'accompagne d'un certain nombre de privilèges qui mêlent tradition indienne et nouveauté espagnole. Ainsi, le titre de cacique permet aux señores naturales de ne pas payer de tribut et de ne pas participer aux corvées, de recevoir des mercedes de tierras et une rente versée par la communauté qu'il administre (31). Ces différents privilèges reprennent ceux des seigneurs préhispaniques. Mais les Espagnols introduisent aussi des privilèges accordés à leur propre noblesse, comme la possibilité d'acquérir des armes et des blasons, l'autorisation d'entrer dans les collèges pour indiens nobles (32), le privilège de ne pouvoir être jugé que par les tribunaux d'audience, celui de pouvoir s'adresser directement au roi, etc...(33).

       Le régime traditionnel de succession des seigneurs est maintenu un temps par les Espagnols. Cependant les différents représentants de la Couronne ne tardent pas à s’immiscer dans les processus dedésignation et d'élection. Dans les cas où c'était le roi qui désignait les seigneurs avant la conquête, les encomenderos ou les religieux puis les vice-rois et les corregidores (34) se dotent de ce privilège. Quand la succession se faisait par héritage, les autorités espagnoles modifièrent petit à petit les critères de sélection en les indexant sur leurs propres principes de succession. Une loi de 1603 impose par exemple le principe de primogéniture. De plusdès le XVIe siècle, les caciques doivent faire régulièrement état de leur légitimité en fournissant des documents attestant de la pureté de leur lignage (probanza de pureza de sangre). Si le seigneur était choisi par élection, même si le principe est maintenu, les différentes autorités espagnoles interviennent sans cesse dans la nomination du nouveau cacique.

Le cacicazgo colonial comme ensemble de propriétés

 

     Les monographies publiées sur la société indienne coloniale entre les années 1960 et les années 1980 présentent presque toutes l'institution du cacicazgo comme l'ensemble des propriétés d'un cacique, en insistant tout particulièrement sur la place des propriétés foncières (35), et rapprochent ainsi le cacicazgo du mayorazgo (36) espagnol. Ces études pionnières font de la propriété une donnée essentielle dans la capacité des caciques à maintenir leur statut (37). Ainsi, les pressions sur le sol et les transformations de la vision de la propriété introduites par l'arrivée des Espagnols, sont pour ces auteurs des facteurs fondamentaux du bouleversement des codes de la noblesse et de son progressif déclin.

      Selon Charles Gibson (38), à la fin du XVIe siècle, l'arrivée des Espagnols a engendré une simplification du régime de propriété foncière qui ne distingue plus que les propriétés de la noblesse (privatisées et patrimoniales) et celles des indiens roturiers (souvent communautaires). Pour Gibson, la possibilité pour les nobles indiens, et notamment pour les caciques, de se constituer un patrimoine foncier conséquent, est le dernier rempart à la fin du XVIIe siècle qui les distingue de la masse des roturiers. C'est à cela qu'il attribue les nombreuses luttes pour les propriétés foncières que l'on trouve dans les archives.

      William B. Taylor (39) analyse plus en détail les modifications introduites par les Espagnols dans lerapport à la terre. Ses recherches montrent que la pression sur le sol par les Espagnols n'intervient pas toutde suite. Après la conquête, la propriété foncière indienne est respectée tant que son système d'exploitation produit assez pour subvenir aux besoins et aux demandes des Espagnols (40). Cependant, les différences de consommation et surtout la chute drastique de la population indienne creusent le fossé entre les productions fournies par les indiens et les demandes des colons espagnols. C'est à partir du moment où les demandes espagnoles ne sont plus satisfaites par les indiens que les premiers s'intéressent à la terre et menacent les propriétés foncières indiennes.

        Ainsi les haciendas (41) voient le jour dès la fin du XVIe siècle et amènent avec elles une nouvelle vision de la propriété foncière, extensive et aux activités multiples. Cependant, Taylor nuance le modèle del'hacienda toute puissante (42) qui a longtemps prévalu, en expliquant qu'il n'est valable que pour les régions du nord du Mexique. Dans d'autres régions, les nobles indiens restent les plus gros propriétaires fonciers, comme par exemple en Oaxaca. Taylor attribue le maintien du pouvoir et de l'influence des grandes familles nobiliaires indiennes d'Oaxaca jusqu'à une période tardive (jusqu'au milieu du XVIIIe siècle) à leur capacité à avoir su conserver le monopole des terres.

        Il reste certain que même s'il faut nuancer la perte des terres par les nobles indiens, l'introduction de la vision espagnole de la propriété a modifié leurs comportements. Les nobles indiens de l'époque coloniale semblent plus enclins à se constituer des patrimoines privés et à chercher l'extension des terres agricoles qu'ils administrent que leurs prédécesseurs préhispaniques. Au XVIe siècle et au début du XVIIe siècle il existe une frontière claire entre les biens fonciers associés au cacicazgo qui sont inaliénables et les biens personnels du cacique. Cependant, aux XVIIe et XVIIIe siècles la frontière entre les deux devient floue et les deux types de propriétés sont souvent confondus. Dans les propriétés qui constituent le cacicazgo selon les études pionnières, il faut aussi compterles rentes et tributs attribués au cacique. Ces tributs peuvent prendre la forme de paiements en nourritureou en corvées et services. Très vite la couronne espagnole tente de les limiter (43). Sous le Vice-Roi Velasco des visitas (44) et retasas (45) sont menées dans toute la Nouvelle Espagne dans le but de diminuer les tributs en nature donnés aux caciques. Dès 1549 le droit aux services personnels est supprimé pour les caciques qui doivent désormais payer les indiens qui les servent. Quant au tribut en denrées, il est peu à peu remplacé par un salaire fixe payé par les autorités espagnoles (46).

2.b. Dénaturation et déclin du pouvoir de la noblesse indienne


      Le titre de cacique a homogénéisé les anciennes hiérarchies de la noblesse et son contrôle par les Espagnols a permis la promotion de nouveaux nobles. La noblesse indienne connaît donc une sérieuse recomposition. Mais ce ne sont pas les seuls facteurs proposés par les auteurs de cette première vague d'études pour expliquer un déclin qu'ils considèrent comme constant depuis le milieu du XVIe siècle.

 

Des seigneuries indiennes à la République des indiens (47)


        Les premières études sur la place du cacique dans les institutions coloniales ont montré qu'au cours de la seconde moitié du XVIe siècle les réformes successives du système colonial et la création de nouvellesinstitutions qui empiètent sur les fonctions du cacique entraînent un affaiblissement progressif de son rôle et de son importance.

Représentation des abus de l'encomendero. Codex Kingsborough, XVIe.
Représentation des abus de l'encomendero. Codex Kingsborough, XVIe.

      Dans son ouvrage Del señorio a la República de Indios. El caso de Toluca 1500-16000, Margarita Menegus Bornemann analyse les différentes réformes institutionnelles et lois introduites par les Espagnols qui ont progressivement modifié l'ordre indien. Elle établit une chronologie en trois phases. Du lendemain de la conquête aux années 1550, on conserve le système de propriété indienne et on protège la position des señores naturales. Même si le système d'encomienda se met en place, les transformations qu'il engendre sont minimes. A partir des années 1550 et jusqu'aux années 1570, Menegus Bornemann note l'introduction de quelques institutions qui vont modifier durablement les bases de la société indienne et vont amorcer la transformation de l'autorité traditionnelle indienne : la révision du système tributaire, le système de reducciones (48) et des congrégations d'indiens. C'est à partir de cette époque que la demande espagnole de terres s'accroit et que fleurissent dans le nord du Mexique les haciendas et estancias. La fin du XVIe siècle est marquée par le renforcement des institutions et des transformations introduites à partir des années 1550.

      L'introduction des agents de la couronne va aussi limiter le rôle du cacique. Vers 1530 le Roi d'Espagne veut reprendre en main le territoire conquis et affirmer son autorité face aux encomenderos. Il crée les corregidores de indios et les alcaldes (49) et juges d'indiens. Ces deux institutions à caractère régional usurpent les fonctions de basse justice et de gouvernance aux seigneurs indiens. Elles empiètent sur une partie des pouvoirs traditionnels du seigneur indien et sont vécues comme des menaces par certains caciques (50). Charles Gibson (51) mentionne aussi la charge de gobernador de indios (52) comme facteur d'affaiblissement du rôle des caciques. Même si dans un premier temps il semble que la fonction du gobernador ait été endossée par le cacique (les sources donnent plusieurs exemples de « cacique gobernador »), il apparaît que les deux charges se sont détachées dès la fin du XVIe siècle dans certaines régions. Le gobernador est peu à peu désigné par élection (à partir du XVIIe siècle), ce qui permet à des non nobles d’accéder à cette charge. Les nominations de gobernadores de indios, corregidores, alcaldes et juges d'indiens sont les prémices de l'introduction d'un modèle espagnol qui va tirer un trait définitif sur le modèle du gouvernement traditionnel indien : la municipalité.

Le processus de municipalisation

 

     Les auteurs des premières études insistent beaucoup sur le rôle de la municipalisation dans latransformation durable de la société indienne. Pour eux, l'introduction du cabildo (53) et de ses différentsmembres signe la fin des seigneurs indiens et amorce leur déclin progressif et irréversible.L'importance et la nouveauté de la municipalisation ont été soulignées par Charles Gibson (54). Les prémices de cette municipalisation apparaissent dans différentes régions de Nouvelle Espagne dès les années 1530, mais il faut attendre les années 1550 pour que le système de cabildo se mette réellement en place dans les villages et villes d'indiens.

           Le système de cabildo règle tous les processus de la vie quotidienne de la communauté et doit tenir des réunions régulières. Il est petit à petit aussi chargé de superviser le recouvrement du tribut et larégulation de la main d'oeuvre. Enfin il peut aussi légiférer sur tous les sujets touchant à la vie de lacommunauté (comme les marchés locaux, les édifices publics, les voies publiques, etc...) et est chargé de l'organisation des festivités. Les cabildos disposent aussi de prisons où sont enfermés les indiens ayant commis des délits mineurs. Le système de cabildo est constitué de deux charges principales qui se répartissent la majorité des tâches : les alcaldes (au nombre de deux) et les regidores (55) (au nombre de quatre, ou plus en fonction de la taille de la communauté). Les membres du cabildo sont élus pour un an. Les fonctions des différents membres du cabildo empiètent largement sur celles des caciques et affaiblissent encore un peu plus leur influence et leur pouvoir (56).

        Petit à petit le cabildo et la charge de gobernador deviennent selon Gibson les critères uniques qui caractérisent les villes et villages centraux des différentes communautés (appelées cabaceras), alors que c'était la présence d'un seigneur indien qui déterminait la hiérarchie des villes avant la conquête. C'est un fait significatif qui marque un réel changement dans la conception de la société chez les indiens. Ce système aboutit à une redéfinition des zones d'influences et à une recomposition de l'espace social. L'introduction du cabildo dans les sociétés indiennes s'accompagne de la diffusion du mode de fonctionnement politique espagnol qui remplace les traditions indiennes. Jusque dans les années 1560 les cabildos indiens fleurissent en Nouvelle Espagne et sont véritablement source de prestige.

       De nombreux principales s'emparent de l'institution en se ménageant des postes clefs (comme celui d'alcalde ou de regidor), qu'ils arrivent parfois à maintenir plusieurs années malgré les élections annuelles. Les nobles financent la construction d'édifices publics et se vantent de leur participation au cabildo. Le cabildo et la participation à la vie publique deviennent le moyen pour les nobles de réaffirmer leur autorité et de se reconvertir. Ainsi, même les nobles semblent participer à l'affaiblissement du pouvoir du cacique en s'en éloignant et en privilégiant les moyens de promotion introduits par les Espagnols. Mais dès le XVIIe siècle, le cabildo tombe en désuétude. Tout d'abord parce que ses fonctions sont peu à peu limitées (au XVIIIe siècle la plupart des cabildos ne servent plus qu'à lever le tribut et administrer deschâtiments mineurs). Charles Gibson démontre que c'est aussi et surtout à cause des pressions de plus en plus fortes des Espagnols sur les populations indiennes (augmentation du tribut et des corvées) qui ternissent la réputation des agents de la couronne et des membres du cabildo qui en sont les représentants au niveau local.

          Pour Gibson, et bien des auteurs après lui, à partir des années 1550, le processus de municipalisation qui se généralise en Nouvelle Espagne est l'un des principaux facteurs qui contribue à l'affaiblissement et à la progressive disparition des pouvoirs traditionnels de la noblesse indienne. Ceci dit, il nuance sa théorie en précisant que certaines sources font référence à un ordre ancien (viejo, antiguo) qui « suggère un pouvoir communal résiduel ayant survécu à toutes les pressions coloniales » (57) et reconnaît que parfois, les influences traditionnelles indiennes pouvaient encore avoir de la vigueur.

Macehuales portant les denrées des Espagnols. Détail du codex  Mendoza, XVIe.
Macehuales portant les denrées des Espagnols. Détail du codex Mendoza, XVIe.

Le processus de « macehualisation »

 

   La municipalisation et l'affaiblissement des caciques, entraînent l'apparition d'un phénomène de «macehualisation », c'est à dire de promotion des classes inférieures de la société traditionnelle indienne, les macehuales. Le processus de « macehualisation » a lui aussi été proposé par Gibson et a été repris par des auteurs comme López Sarrelangue et Taylor (58).

        L'émancipation des macehuales a été encouragée par la couronne espagnole qui y voyait un bon moyen de limiter et de contrôler le pouvoir des caciques et principales. Lors des visitas par exemple, on vérifiait que les caciques traitaient convenablement leurs macehuales et on réservait des châtiments très durs aux contrevenants (59). La couronne permet aussi petit à petit aux macehuales d'accéder à des postes au sein du cabildo, ce qui entraîne des tensions avec les nobles indiens. Les macehuales accèdent également au droit de vote grâce aux réformes bourboniennes du XVIIIe siècle (60). William B. Taylor emploie le terme de «démocratisation » pour désigner la progressive mobilité sociale offerte aux plus riches et méritants des macehuales. La fin du XVIe siècle offre aux macehuales les plus aisés la possibilité d'accéder au statut de principales en servant dans un monastère, en se lançant dans le commerce, en accédant à un poste au sein du cabildo ou en se mariant avec la fille d'un principal désargenté. Cependant López Sarrelangue évoque à juste titre des cas de caciques toujours respectés et révérés par leurs sujets qui refusent de quitter leur seigneur (61)Ce processus d'émancipation n'est possible qu'à cause de l'affaiblissement du pouvoir du cacique et de la noblesse indienne traditionnelle.

 

      L'introduction de nouvelles institutions et de nouvelles conceptions sociales et politiques par les Espagnols est interprétée par de nombreux auteurs des années 60 à 80 comme une limitation des pouvoirs de la noblesse indienne coloniale. Pour ces auteurs les transformations induites par les institutions espagnoles n'entraînent qu'un long déclin de la noblesse indienne et parfois même, sa disparition. Ainsi, pour Delfina López Sarrelangue, la noblesse indienne n'est qu'un vestige de la société indienne qui ne survit qu'un temps et qui n'a pas su résister aux transformations introduites par les Espagnols (62). L'analyse du vocabulaire présent dans les sources coloniales menée par James Lockhart permet de nuancer cette « disparition » de la noblesse traditionnelle indienne à laquelle ont conclu un grand nombre des études réalisées entre les années 1960 et 1980. Il constate en effet une simplification du vocabulaire désignant les différentes classes de la noblesse indienne et une disparition progressive de certains termes. Cependant, cette évolution linguistique ne doit pas être interprétée selon lui comme le reflet de la disparition de lanoblesse traditionnelle indienne.


3. Caciques et nobles indiens coloniaux: la permanence et l'adaptation plutôt que la disparition.

 

       A partir des années 80, les historiens changent de point de vue sur l'évolution de la noblesse indienne et sur son engament dans la société coloniale. Là où on voyait un affaiblissement de la noblesse et sa progressive disparition, de nouvelles études montrent au contraire une certaine permanence des acteurs et même de certaines formes de la noblesse indienne qui semble avoir su faire preuve d'adaptation. Même si dès les années 60, certaines conclusions allaient en ce sens (63), le modèle d'une noblesse décadente a persisté.

   Le renouveau des études historiques sur l'Amérique espagnole en général a été permis par un renouvellement géographique et chronologique en pratiquant des études de longue durée (alors que les premières études se concentraient plutôt sur le XVIe siècle et le début du XVIIe). On s'intéresse aussi davantage au rôle de l'individu. Le problème se déplace vers une histoire plus sociale alors que la première génération historiographique interrogeait surtout les transformations institutionnelles (64).

 

3.a. La permanence et l'adaptation plutôt que la décadence

 

      Même si l'arrivée des Espagnols a indéniablement entraîné une recomposition des hiérarchies sociales et des relations de pouvoirs, conclure à un déclin de la noblesse traditionnelle indienne est trop radical. Taylor, a bien montré que dans certaines régions, moins touchées par la présence espagnole, les anciennes familles nobles maintiennent leurs propriétés et même leur influence (65). Pour Lockhart (66) le vocabulaire même des sources, malgré un appauvrissement certain, continue de marquer une différence nette entre le noble et l'indien roturier (67). Il est clair pour lui, que même si la noblesse est obligée de s'adapter, les élites indiennes se maintiennent tout au long de la période coloniale. Il conclut : « Alors que certaines distinctions disparaissaient, d'autres se créaient, et des différences importantes persistèrent malgré l'absence de désignations claires » (68). Il constate aussi que certains lignages nobles préhispaniques se maintiennent. Cependant ils semblent peu nombreux et il conclue que la majorité des nobles du XVIIe et XVIIIe siècle n'avaient plus vraiment de liens directs avec les grandes familles préhispaniques. Depuis quelques années, les études sur de plus longues durées et les approches des codices dans une perspective plus ethnohistorique tendent aussi à montrer la persistance des lignages.

 

L'adaptation et la reconversion de la noblesse indienne : les nouvelles formes de pouvoir


       La noblesse semble maintenir une partie de son prestige social malgré les bouleversements introduits par la conquête. Sa capacité à subsister témoigne d'une certaine faculté d'adaptation. Il semble que les nouvelles institutions et les nouveaux codes sociaux introduits par les Espagnols aient permis de maintenir une partie de son hégémonie.

     Pour Margarita Menegus Bornemann (69), la reconnaissance de la noblesse et son maintien par les autorités espagnoles ne relèvent pas de la situation « transitoire » décrite par Delfina López Sarrelangue (70), mais d'une volonté de la couronne espagnole de maintenir dans la durée la hiérarchie entre nobles et roturiers parfaitement en accord avec ses propres principes. Cependant, cette volonté de maintien d'une séparation fondamentale dans la société s'accompagne aussi de celle d'une transformation des codes et valeurs de la noblesse indienne pour la rapprocher des concepts espagnols. L'arrivée des Espagnols ne signe pas une réelle disparition de la noblesse indienne, mais plutôt une reconversion de celle-ci. On donne aux nobles indiens de nouveaux privilèges (71) mais on en conserve aussi d'anciens. On leur impose aussi de nouveaux codes qu'ils vont savoir s'approprier pour conserver leur statut.

     Nous avons évoqué à plusieurs reprises la conservation de leurs propriétés par de nombreux nobles indiens. De plus, l'introduction de la propriété à l'espagnole et les privilèges des nobles qui pouvaient les aider à se constituer un patrimoine personnel, permettent à de nombreuses familles de s'assurer un pouvoir économique conséquent (72). Taylor a aussi montré que malgré l'adhésion de la noblesse au mode de propriété privée espagnole, certains parviennent à maintenir des terres dont le statut relève directement de la propriété préhispanique. En effet certains nobles conservent des possessions éclatées cultivées par des ouvriers saisonniers, un système qui n'est pas sans rappeler celui des terrasgueros préhispaniques.

        De nombreuses études monographiques ont permis de montrer la faculté des familles nobles à investir les différentes institutions coloniales et en particulier les institutions municipales, nuançant donc sérieusement les processus de municipalisation et « macehualisation » proposés par Gibson et repris par López Sarrelangue et même Taylor dans une certaine mesure (73). Les études de Nancy Farriss (74) sur les sociétés mayas du Yucatán ont ainsi montré que les nobles, et notamment les familles qui possédaient déjà des cacicazgos, s'étaient vu attribuer les différents postes du cabildo pendant presque toute la période coloniale et qu'il ne semble pas y avoir eu de processus de « macehualisation » dans cette région. L'étude de Lockhart sur les vocales dans les sociétés nahuas est aussi éloquentes. Les charges de gobernadores et d'alcaldes semblent avoir été particulièrement prisées des nobles et surtout des caciques qui y voyaient un moyen de réduire la concurrence et demaintenir leur souveraineté (75).

Tlatoani participant à la cérémonie du Corpus Christi. Lienzo de Tlaxcala, XVIe.
Tlatoani participant à la cérémonie du Corpus Christi. Lienzo de Tlaxcala, XVIe.

Les nobles de Nouvelle Espagne : des indiens ladinos ?

 

        La domination espagnole a forcé la noblesse à reconstruire ses valeurs et ses codes pour maintenirsa position ayant ainsi une influence certaine dans sa vie quotidienne (76).

        Delfina E. López Sarrelangue (77) commence son exposé en évoquant les modifications apportées à la conception de la famille. Les nobles indiens étaient polygames et pratiquaient surtout le mariage endogame pour préserver les biens dans une même famille. Les Espagnols imposent le modèle du mariage chrétien qui condamne férocement la polygamie. De plus l'apparition de nouveaux agents du pouvoir pousse les caciques et nobles à pratiquer des mariages métissés.

        Les nobles adhèrent vite au mode de vie espagnol, ils suivent leurs modes vestimentaires et adoptent le mode de vie citadin. Ils acquièrent, en plus de leur demeure rurale dans la communauté qu'ils administrent, des villas à l'architecture espagnole de préférence sur les plazas mayores des villes, se mélangeant ainsi spatialement avec la noblesse espagnole. Ils se dotent enfin très tôt des bases de la culture castillane, en donnant à leurs enfants une éducation hispanique. Certains enfants de caciques puissants pouvaient acquérir une place de page auprès du Vice-Roi, de nombreux fils de nobles rejoignirent les bancs du couvent franciscain de San Francisco de Mexico (78), des collèges spéciaux pour les nobles sont créés (79), etc... Cette éducation espagnole permet ensuite aux élèves formés de prétendre avec plus de succès à des offices d’interprètes, traducteurs, mais aussi alcaldes ou même caciques.

       L'arrivée des Espagnols a produit une noblesse à la culture métissée. Les nobles sont déjà en majorité des indiens ladinos (80) dès les années 1530, selon Delfina López Sarrelangue. Cependant, la noblesse indienne coloniale conserve certains deses valeurs ou de ses modes de fonctionnementpassés. Par exemple, leurs demeures restent le lieu privilégié pour rendre la justice ou recevoir leurs macehuales, à l'instar du tecpan préhispanique.

 

      Le modèle de disparition de la noblesse et les différents facteurs qui ont été proposés par les études pionnières sur l'évolution de la noblesse et du cacicazgo en Nouvelle Espagne, ont été remis en question et critiqués au cours de ces trente dernières années. Plus que des modèles, les conclusions de ces premières études semblent relever du cas particulier régional et sont souvent mises en échec dès lors que les cadres géographiques et chronologiques sont modifiés. Malgré des disparités certaines entre les régions, les études sur des périodes chronologiques longues, qui fleurissent depuis quelques années, semblent pointer la permanence de la noblesse indienne et sa faculté d'adaptation aux nouvelles données sociales.

3.b. Le cacicazgo colonial : plus qu'un ensemble de propriétés, une source d'autorité

 

    Les études récentes critiquent la définition du cacicazgo colonial mise en place par la première vague historiographique. On lui reproche ses parallèles trop systématiques avec le mayorazgo espagnol et surtout l'absence d'une réelle réflexion sur ce rapprochement.

 

Cacicazgo et mayorazgo, quelle parenté ?

 

     Delfina López Sarrelangue est la première à avoir proposé un parallèle entre le cacicazgo colonial et le mayorazgo espagnol. Elle justifie ce rapprochement en s'appuyant essentiellement sur le régime de succession par primogéniture (81) imposé par les Espagnols aux caciques. Pour elle, l'introduction de ce régime successoral à l'espagnole relève d'une volonté assumée de calquer le cacicazgo sur le modèle du mayorazgo. Cette explication a été reprise par des études ultérieures, mais sans que l’on s’interroge sur les autres arguments qui pourraient étayer cette thèse.

     Margarita Menegus Bornemann (82) revient sur ce lien entre mayorazgo et cacicazgo et met en garde contre un certain nombre de différences entre les deux institutions. Elle définit le mayorazgo comme « une forme de propriété inaliénable » (83) qui se transmet par primogéniture. Pour éclaircir le lien entre les deux institutions, elle propose un examen détaillé des documents officiels produits par des juristes espagnols sur les cacicazgos (elle s'appuie sur les comptes rendus de procès et examine les arguments des différentes parties). Si les documents officiels confirment l'inaliénabilité des biens (84) et la succession parprimogéniture (85) en théorie, il semble que dans la pratique les règles n'aient pas été aussi simples. En effet, on manque de documents listant les propriétés inaliénables du cacicazgo, comme ceux rédigés à la création d'un mayorazgo. Il est alors très difficile de faire la part entre ce qui appartient au cacicazgo et ce qui tient du patrimoine personnel du cacique. Tracer le statut des biens hérités, vendus ou loués devient alors délicat et jusqu'au XVIIe siècle les violations du principe d'inaliénabilité des terres du cacicazgo semblent avoir été nombreuses. A la fin du XVIIe siècle, la vente ou la taxation des biens du cacicazgo sont facilitées par le recours possible à une licence délivrée par les audiences royales qui légalise la transaction et nuance de manière officielle le principe d'inaliénabilité. De plus la cédule royale du 26 février 1557 enjoint les caciques à se rendre devant le tribunal d'audience accompagnés de témoins pour régler la succession de leur cacicazgo et favorise ainsi la survivance des traditions régionales. Il apparaît quele principe de primogéniture est loin d'être une évidence. Même si la primogéniture est imposée en théorie, tout au long de la période coloniale les spécificités régionales subsistent (86).

      Margarita Menegus Bornemann ne rejette pas totalement le parallèle effectué entre le cacicazgo et le mayorazgo, il lui semble même que le lien entre les deux institutions soit pertinent pour le XVIIIe siècle. Cependant, elle met en garde contre un recours peut-être trop rapide à la comparaison avec le mayorazgo et préconise une étude plus précise de leurs similitudes et leurs différences. De plus, les définitions qui résultent de cette confrontation ont pour effet de réduire le cacicazgo à un ensemble de propriétés. Or, pour elle le cacicazgo est bien plus qu'un ensemble de propriétés, c'est aussi une source d'autorité.

 

Au-delà de la propriété...

 

       Les études pionnières ont donné une définition réductrice du cacicazgo comme un simple ensemble de propriétés administrées par le cacique. Cependant dans cette définition, on ne comprend que partiellement les notions de tribut et de corvées. Pour les historiens de la première historiographie du cacicazgo colonial, les tributs et les corvées réservés aux caciques sont compris comme des biens parmi d'autres, des sortes de privilèges en somme.

       Cependant, la perception d'un tribut en nature et en force de travail implique un rapport d'autorité et de domination du cacique sur ses sujets. L'acquittement du tribut et des corvées dus au cacique est un acte de reconnaissance de son autorité. La définition proposée par Margarita Menegus Bornemann est beaucoup plus complète puisqu'elle rend compte du rapport particulier qui unit le cacique à sa communauté. Pour elle le cacicazgo doit être défini comme « une institution […] complexe dans laquelle secôtoient un régime de propriété privilégié et des éléments d'autorité » (87).

         La faculté des nobles indiens à s'accaparer les charges municipales et à maintenir leur autorité presque exclusive dans certaines régions sont d'autres indices de l'existence d'un rapport seigneurial entre le détenteur du cacicazgo et ses « sujets ». Les études pionnières ont bien montré que dans les régions où la noblesse était affaiblie, les macehuales avaient tendance à s'émanciper et à remettre en question le pouvoir des chefs traditionnels. Si dans d'autres régions les familles des chefs traditionnels ont réussi à maintenir leur autorité, il faut aussi y voir la preuve que la charge de cacique et l'administration d'un cacicazgo confèrent bien plus que de simples propriétés. Les caciques et principales sont conscients de l'autorité conférée par le cacicazgo : dans son testament, Lorenzo de Guzmán cacique de Coyoacán, définit son cacicazgo comme un ensemble de biens mais aussi un droit de gouverner (88).

        Malheureusement, les études manquent sur le gouvernement indigène et la place qu'y jouent les caciques et principales. Par exemple, on manque de renseignements sur l'origine du tribut versé aux caciques et le pourquoi de son intégration au cacicazgo. Il faudrait aussi interroger à nouveau les relations entre cacique et cabildo pour définir plus précisément les rôles de chacun dans la pratique, etc...

 

         Les études récentes s'accordent sur une noblesse qui a su s'adapter et maintenir une partie de son pouvoir pendant une grande partie de la période coloniale (plus ou moins bien selon les régions). Depuis une dizaine d'années on commence aussi à repenser le cacicazgo et sa définition, mais des zones d'ombres persistent. De manière générale, ces dernières années ont vu se développer un intérêt très marqué pour la recherche des permanences de la tradition préhispanique dans la société coloniale, alors que les années 60 à 90 se concentraient essentiellement sur les transformations apportées par la domination espagnole.

 

 


Femme seigneur. Codex de Vienne, début du XVIe.
Femme seigneur. Codex de Vienne, début du XVIe.

Conclusion

 

      Les transformations de la noblesse indienne et de ses seigneurs traditionnels en Nouvelle Espagne ont intrigué de nombreux historiens depuis les années 60. On s'est d'abord concentré sur les institutions introduites par les Espagnols qui ont imposé de nouveaux codes à la noblesse indienne en redéfinissant radicalement les rapports de domination et les bases de la société. En interrogeant essentiellement les institutions et les lois, les historiens de cette première vague ont souvent conclu à une disparition de la noblesse indienne et à une définition du cacicazgo colonial limité à son régime de propriété. Depuis les années 80 la multiplication des études régionales et un regard d'avantage tourné sur les individus, ont permis de revoir les conclusions des précédentes études. Aujourd'hui, on considère plutôt que la noblesse traditionnelle s'est adaptée et s'est transformée pour maintenir sa position dans une nouvelle société en construction. Ainsi, on recherche plus volontiers les signes de permanence des traditions. Enfin on envisage la définition du cacicazgo colonial, non plus comme un simple ensemble de propriétés, mais comme impliquant aussi des liens seigneuriaux entre le cacique et ses sujets. On s'interroge sur le parallèle avec le mayorazgo. Mais il s'agit d'une historiographie en construction qui commence à porter ses fruits.

       Les problèmes posés par les historiens de la Nouvelle Espagne sur la noblesse indienne ont aussi été soulevés par les historiens de l'aire andine. Les études sur les Andes sont plus récentes (elles commencent surtout dans les années 80 (89)) et ont pour cela dès le départ davantage insisté sur l'adaptation dont a su faire preuve la noblesse indienne et se sont souvent concentrées dans un premier temps sur les nobles qui ont aidé à la conquête (90).

         Aujourd'hui, dans les deux aires culturelles, les études fleurissent sur la participation active des nobles et des caciques à la société coloniale. On s'intéresse notamment à la manière dont les nobles indiens ont investi les nouvelles institutions et dont ils ont pu s'en servir à leur avantage (91). Les recherches actuelles semblent davantage tournées vers la compréhension de la manière dont les nobles indiens ont participé à la construction de la société coloniale par leurs choix et leurs actions politiques, leurs actions judiciaires et économiques ou encore leurs relations sociales.

 

Elfie GUYAU


(1) Nous allons voir que ce terme désigne en fait des seigneurs de rangs et de prestige différents.


(2) Le cacicazgo désigne l'ensemble des privilèges, des droits, des devoirs et des possessions d'un cacique. La définition du terme « cacicazgo »est encore source de débat, mais il semble que le terme recouvre à la fois un sens territorial et seigneurial, nous reviendrons sur ce problèmeen dernière partie de cet exposé.

 

(3) Pour analyser l'époque préhispanique les historiens s'appuient sur les chroniqueurs espagnols ayant recueilli des témoignages d'indiens :comme Bernardino de Sahagún qui a compilé des témoignages nahuas dans le Codex de Florence entre 1540 et 1585 dont le texte traduit enespagnol constituera la base du livre Historia General de las Cosas de Nueva España, ou la Relación de Michoacán. Mais on dispose aussi de témoignages nahuas (codices, par exemple le codex Huapeán pour le Michoacán) et Maya (le livre du Chilam Balam par exemple) rédigés avant ou juste après la conquête espagnole.

 

(4) Voir LOCKHART James, The Nahuas After the Conquest. A Social and Cultural History of the Indians of Central Mexico, Sixteenth Through Eighteenth Centuries, Stanford, Stanford University Press, 1992.et MENEGUS BORNEMANN Margarita, Del señorío a la república de indios. El caso de Toluca, 1500-1600, Madrid, Ministerio de Agricultura Pesca y Administración, 1991.

 

(5) Les indiens nahuas sont le principal peuple indien du Mexique, ils se répartissent sur tout le territoire, mais sont les plus nombreux dans les vallées qui entourent México. Les Espagnols leur ont donné le nom, plus connu aujourd’hui, d’Aztèques.


(6) Voir carte ci-dessous.


(7) Sur cette question voir LOCKHART James, The Nahuas After the Conquest.[...]


(8) Voir ibid. Pour dresser un portrait de la société indienne d'avant la conquête, Lockhart s'appuie sur les chroniques nahuas (notamment celle de Chimalpahin) et espagnoles, mais aussi sur la documentation législative et juridique.

 

(9) La situation dans l'Ouest du territoire est un peu différente, car la division en tecalli ne semble pas exister. Sur cette question voir LOCKHART James, « Chapitre 4. Social Differenciation », in The Nahuas after the Conquest, Stanford, Stanford university press, 1992, p. 94-140.

 

(10) LOPEZ SARRELANGUE Delfina, La nobleza indígena de Pátzcuaro en la época virreinal, México, Universidad Nacional autónoma de México,1965.

 

(11) On entend par seigneurs « provinciaux » les seigneurs qui n'ont pas le statut de roi ; c'est à dire les señores particulares par opposition aux señores universales.

 

(12) Voir par exemple le cas des indiens Chichimèques et Tarascos dans LOPEZ SARRELANGUE Delfina, ibid.

 

(13) De même, il semble que dans certaines régions, les nobles d'une même communauté avaient le droit de participer au choix d'un nouveau seigneur local. Nous reviendrons un peu plus loin sur cette question.

 

(14) Lieu de résidence et par extension seigneurie du seigneur d'altepelt.

 

(15) Voir LOPEZ SARRELANGUE Delfina , « Chapitre V. Les privilèges et obligations de la noblesse indienne », in La nobleza indígena de Pátzcuaro en la época virreinal, qui fait référence au système de propriété de la région de Pátzcuaro à l'époque préhispanique.

 

(16) MENEGUS BORNEMANN Margarita, « El cacicazgo en Nueva España », in El Cacicazgo en Nueva España y Filipinas, MENEGUS BORNEMANNMargarita et AGUIRRE SALVADOR Rodolfo (ed.), Mexico, Plaza y Valdés, 2005, p. 13-70.

 

(17) Voir ibid. , « los derechos del tianguis » p. 34-36.

 

(18) Voir sur ces questions les conclusions de Delfina López Sarrelangue sur la succession des caciques dans le chapitre 4 de son ouvrage La nobleza indígena de Pátzcuaro en la época virreinal.

 

(19) La place du mérite semble avoir été très importante dans la conception de la noblesse en général, au moins chez les Nahuas. Lockhart, explique l'existence d'une noblesse acquise par les mérites militaires. Voir LOCKHART James, The Nahuas. After the Conquest[...].

 

(20) Les Aztèques par exemple, semblent avoir pratiqué régulièrement l'élection de tlatoque. Voir GIBSON Charles, Los aztecas bajo el dominioespañol (1519-1810), Mexico, Siglo Veintiuno editores, 1964.

 

(21) On découvre grâce aux progrès de l'archéologie, mais aussi de la maîtrise des langues indiennes de nouveaux témoignages des civilisationspréhispaniques. On utilise évidemment aussi des sources plus traditionnelles : les sources législatives espagnoles pour définir les fonctions etle statut des caciques, les compte-rendus de procès, les actes de propriété, les informaciones de oficio y partes (documents où l’on informele Roi de ses bons services pour lui faire part d’une requête. Ces documents se réalisent devant un tribunal qui reçoit des témoins choisis parle requérant pour prouver sa bonne foi) et les probanzas (documents similaires qui font état de son lignage, ou de la possession d’un titre oud’un privilège), les sources produites par l'administration espagnole (comme les compte-rendus de visites administratives) et les autoritésreligieuses (registres paroissiaux par exemples)... On a aussi recourt aux chroniques et codices précédemment cités.

 

(22) GIBSON Charles, Los aztecas bajo el dominio español (1519-1810); LOPEZ SARRELANGUE Delfina La nobleza indígena de Pátzcuaro [...]; TAYLORWilliam T., Landlord and peasant in colonial Oaxaca, Stanford, Stanford University Press, 1972.

 

(23) Au XVIe siècle des penseurs espagnols s'affrontent dans la « querelle des justes titres ». La découverte et la conquête des territoires américains soulèvent deux problèmes majeurs : un problème politique et juridique (de quel droit l'Espagne a-t-elle conquis et dominé lesIndes ?) et un problème économique et moral (a-t-on le droit de réduire les indiens en esclavage et de s'approprier leurs possessions ?). Cette querelle donne naissance à un grand courant de réflexion politique et juridique en Espagne, notamment avec les penseurs de l'école de Salamanque qui revoient des concepts comme le droit naturel, la souveraineté, etc... Pour plus d'informations, voir PEREZ Joseph, « Conquête et colonisation du Nouveau Monde. La querelle des justes titres chez les penseurs espagnols du XVIe siècle », in De l'humanisme auxLumières : Etudes sur l'Espagne et l'Amérique, Madrid, Casa Velázquez, 2000, p. 373-386 et sur le cas plus précis de la Nouvelle Espagne voir LOPEZ SARRELANGUE Delfina E., « Chapitre 4. Las instituciones del cacicazgo y el principalazgo en la Nueva España », in La nobleza indígena dePátzcuaro en la época virreinal, México, Universidad nacional autónoma, 1965.

 

(24) Voir LOPEZ SARRELANGUE Delfina, ibid. et MENEGUS BORNEMANN Margarita, Del señorío a la república de indios. El caso de Toluca, 1500-1600, Madrid, Ministerio de Agricultura Pesca y Administración, 1991, sur les arguments et la bataille légale de Ramírez de Fuenleal.

 

(25) Les seigneurs et certains nobles indiens sont considérés comme hidalgos et ont accès aux mêmes privilèges que nous détaillerons par la suite.

 

(26) Encomendero : titulaire d’une encomienda, c’est-à-dire d’un groupe d’indiens confiés à sa charge. L’encomendero organisait la répartition et la levée du tribut, mais aussi du travail personnel que devaient fournir les indiens dans le cadre d’un système de « corvées » rotatif, appelé mita. L’encomendero devait en échange, assurer la bonne doctrine et le bien être de ses indiens.

 

(27) MENEGUS BORNEMANN Margarita, « El cacicazgo en Nueva España », p. 20-24.


(28) LOPEZ SARRELANGUE Delfina E., Chapitre 4. Las instituciones del cacicazgo y el principalazgo en la Nueva España », in La nobleza indígena dePátzcuaro en la época virreinal.

 

(29) On constate dans les sources de nombreux exemples de nobles indiens qui font valoir leurs faits d'armes aux côtés des Espagnols pour accéder à des charges administratives ou des privilèges divers et variés, notamment dans les Informaciones de meritos ou de oficio y partes(documents où l'on fait état de ses mérites en vue d'obtenir une faveur royale).


(30) Avant les années 1550, la fonction du cacique n'est pas clairement définie dans la législation espagnole. C'est notamment sous Philippe II quele cacicazgo colonial prend toute son épaisseur, mais c'est aussi à ce moment que la souveraineté de ses titulaires va être limitée. MENEGUS BORNEMANN Margarita, « El cacicazgo en Nueva España ».

 

(31) Voir la réflexion de Margarita Menegus Bornemann : « Le titre de cacique confirma aux seigneurs naturels leur droit à être exemptés detribut et de services personnels, ainsi que celui de recevoir des dons de terres et une rente de la part de sa communauté en reconnaissancede sa qualité, entre autres privilèges » in ibid. p.20.

 

(32) Sur les collèges de caciques et l'éducation des nobles indiens voir ALAPERRINE BOUYER Monique, « Del colegio de caciques al colegio de Granada: la educación problemática de un noble descendiente de los incas », in Bulletin de l'IFEA, 3, n°30, 2001, p.501-525, qui propose une synthèse rapide sur le sujet en première partie.

 

(33) Sur la question des privilèges accessibles aux nobles indiens voir la liste très complète et commentée du Chapitre 5 du livre de Delfina E.LOPEZ SARRELANGUE, La nobleza indígena de Pátzcuaro en la España virreinal.

 

(34) Corregidor : Officier royal chargé de l’administration du corregimiento, c’est-à-dire d’une division territoriale à l’échelle de plusieurs villages.

 

(35) Voir notamment Charles GIBSON pionnier de ce modèle avec son ouvrage Los aztecas bajo el dominio español (1519-1810), sa reprise par Delfina LOPEZ SARRELANGUE dans La nobleza indígena de Pátzcuaro en la España virreinal et le travail particulièrement centré sur la propriété foncière et le problème de la possession du sol de William B. TAYLOR dans Landlord and peasant in colonial Oaxaca.

 

(36) Mayorazgo : institution légale espagnole réglant la propriété et assurant à ses bénéficiaires, surtout des nobles, l’inaliénabilité de leurs biens.La première à avoir fait le rapprochement explicite avec la cacicazgo est Delfina López Sarrelangue dans La nobleza indígena de Pátzcuaro enla España virreinal, nous reviendrons sur sa démonstration en dernière partie.

 

(37) Voir l'exemple de Delfina E. LOPEZ SARRELANGUE ibid. qui attribue la disparition de certains lignages et seigneurs préhispaniques à leurincapacité à conserver leurs propriétés foncières.

 

(38) GIBSON Charles, Los aztecas bajo el dominio español (1519-1810).

 

(39) TAYLOR William B., Landlord and peasant in colonial Oaxaca.

 

(40) Pour William Taylor (ibid.) c'est en ce sens qu'il faut comprendre les premières institutions espagnoles, encomienda et repartimiento, qui nesont qu'une répartition des hommes et de la main d'oeuvre et non pas d'un territoire et du sol.

 

(41) Hacienda : terme employé pour désigner un domaine rural de grande dimension.

 

(42) Les études s'étant au début cantonnées au Nord du Mexique et à la vallée de Mexico, les historiens avaient l'impression qu'à partir du XVIe siècle, le système de l'hacienda n'avait pas cessé de se développer et avait abouti à une confiscation quasi totale des terres indiennes.

 

(43) Le 31 février 1552, Charles Quint fait publier une cédule demandant de recenser les services et les tributs donnés aux caciques par leursvassaux et ordonne leur révision.

 

(44) Visitas : expéditions organisées par l’administration espagnole dans le but de se renseigner sur l’état politique, financier, administratif,démographique, etc…d’une région. Il existe aussi des visitas organisées par l’Eglise catholique, cette fois-ci dans le but de constater l’état del’évangélisation d’une région.

 

(45) Retasas : révision du montant de la contribution d’une région ou d’un village d’indiens dans le tribut versé à l’administration espagnole.

 

(46) GIBSON Charles, Los aztecas bajo el dominio español (1519-1810), p.188.

 

(47) Titre repris à l'ouvrage de Margarita Menegus Bornemann, Del señorio a la República de Indios. El caso de Toluca 1500-16000. La définition de cette expression par María de los Angeles Romero Frizzi résume bien la pensée de l'auteur : « On pense communément les pueblos d'indiens comme des républiques d'indiens, c’est-à-dire […] comme des communautés rurales constituées par la possession d'un cabildo,d'une hiérarchie particulière de charges et de terres communales. ». Voir « Power of the Law », in Negotiation Within Domination, RUIZMEDRANO Ethelia et KELLOGG Susan (ed.), Bolder, University press of Colorado, 2010, p. 115.

 

(48) Reducciones : villages fondés par les Espagnols où devaient être rassemblés les indiens pour permettre leur meilleure évangélisation.


(49) Alcalde : juge et magistrat principal du cabildo. Chaque cabildo devait en compter deux.


(50) Dans son ouvrage Menegus Bornemann (voir ibid.) cite l'exemple du conflit qui a opposé le village d'Atenco dans la vallée de Toluca à son corregidor. En effet le village d'Atenco, pour échapper au contrôle du corregidor et conserver le pouvoir traditionnel du cacique demande à être placé directement sous la juridiction du roi d'Espagne.


(51) GIBSON Charles, Los aztecas bajo el dominio español (1519-1810), chapitre 7, p. 168-195.


(52) Gobernador de indios : autorité indienne supérieure désignée par les officiers royaux.

 

(53) Cabildo : sorte de conseil municipal.

 

(54) Le travail de Gibson présente l'intérêt majeur d'avoir montré que les institutions municipales introduites par les Espagnols n'ont aucune commune mesure avec celles préhispaniques et sont une rupture totale par rapport à ce que connaissaient les indiens, contrairement à l'hypothèse la plus répandue parmi ses contemporains. Voir ibid.

 

(55) Regidor : échevin municipal.

 

(56) Voir GIBSON Charles, ibid.

 

(57) « [...]sugieren un poder comunal residual que sobrevivio a todas las presiones coloniales. » GIBSON Charles, ibid., p. 192.

 

(58) GIBSON Charles, ibid. ; LOPEZ SARRELANGUE Delfina E., La nobleza indígena de Pátzcuaro en la época virreinal ; TAYLOR William B., Landlord andpeasant in colonial Oaxaca.

 

(59) A partir de 1537 il était interdit aux caciques de recevoir des indiennes en tribut sous peine de perdre leur titre et d'être contraints à l'exile. LOPEZ SARRELANGUE, chapitre 4, ibid.

 

(60) Cependant, dans certaines régions comme en Oaxaca, les autorités espagnoles et le vice-roi soutiennent le vote des macehuales dès le début du XVIIe. TAYLOR William B., Landlord and peasant in colonial Oaxaca.

 

(61) LOPEZ SARRELANGUE Delfina, La nobleza indígena de Pátzcuaro en la época virreinal.

 

(62) Voir l'introduction du chapitre 10 de LOPEZ SARRELANGUE Delfina, ibid.

 

(63) Notamment l'étude intéressante de la vie quotidienne de la noblesse par Delfina López Sarrelangue (voiribid.), qui tend à montrer une certaine faculté d'adaptation de la noblesse aux nouveaux codes culturels. Ou l'étude de William Taylor sur l'Oaxaca (voir Landlord andpeasant in colonial Oaxaca), montrant une noblesse qui a su s'adapter et maintenir sa position jusqu'au XVIIIe siècle.

 

(64) Même si la dimension sociale n'était pas totalement absente des études des années 1960 et 70 (on s'interrogeait sur la recomposition de la noblesse indienne, sur des phénomènes de « démocratisation » et « macehualisation », etc...), elle ne semble intéresser que quand elle est une conséquence de l'évolution du paysage institutionnel. On s'interroge peu sur la vie du noble dans la société. Par exemple, on n'examine pas du tout ses relations sociales.

 

(65) TAYLOR William B., Landlords and peasants in colonial Oaxaca.

 

(66) LOCKHART James, « Chapitre 4: Social Differentiation », in The Nahuas. After the Conquest. A Social and Cultural History of the Indians of Central Mexico, Sixteenth Trough Eighteenth Centuries, Stanford, Stanford University Press, 1992.

 

(67) Lockhart constate effectivement la disparition de termes permettant la distinction entre les nobles les plus importants et les nobles plus secondaires à partir de 1650. Cependant, il relève d'autres traces attestant de la persistance des élites indiennes, même après la seconde moitié du XVIIe siècle : le titre de vocales(membres de la communauté ayant le droit de vote) semble avoir été monopolisé par les nobles (seuls 5 à 20 % des vocales payent le tribut). Les hiérarchies entre nobles et non nobles sont aussi visibles dans les possessions et le statut économique (quand un indien n'est pas noble on le précise en lui accolant le terme demacehualli par exemple). Surtout les nobles sont repérables par leur exemption de tribut et de corvées et les privilèges qu'ils peuvent obtenir (même si certains riches macehuales peuvent yaccéder aussi) ; etc... Voir LOCKHART James « The persistence of an upper group », ibid, p.130.

 

(68) « At the same time some distinctions faded, others made their appearance, and some important differences continued even in the absenceof clear labeling ». LOCKHART James, ibid, p.117.

 

(69) MENEGUS BORNEMANN Margarita, « El cacicazgo en Nueva España ».

 

(70) LOPEZ SARRELANGUE Delfina, La nobleza indígena de Pátzcuaro en la época virreinal. 

 

(71) Sur les privilèges donnés aux nobles voir la partie précédente.

 

(72) TAYLOR William B., Landlords and peasants in colonial Oaxaca.

 

(73) Même si Taylor constate le maintien de la noblesse indienne en Oaxaca, il reprend le modèle de la « macehualisation » en insistant sur lesconflits de plus en plus en nombreux entre la noblesse et lesmacehuales. Il explique que ces conflits ont pour effet d'affaiblir la noblesse en remettant en cause sa légitimité au regard des populations qu'elle administre. Cependant, le processus ne débouche que sur un affaiblissement limité en Oaxaca.

 

(74) FARRISS Nancy M., Maya society under colonial rule. The collective enterprise of survival, Princeton, Princeton University Press, 1984.

 

(75) Margarita Menegus Bornemann cite un exemple intéressant : en 1725 le nouveau cacique du village de Tepansamalco demande à exercer les charges de gobernador et d'alcalde mayor, « comme ses ancêtres ». voir « El cacicazgo en Nueva España », p.46.

 

(76) La vie quotidienne des nobles indiens à l'époque coloniale a été très peu étudiée dans les premières années de l'historiographie des transformations induites par la conquête en Nouvelle Espagne. Encore aujourd'hui, il n'existe que quelques études centrées sur certains aspects de leur vie quotidienne.

 

(77) LOPEZ SARRELANGUE Delfina, La nobleza indígena de Pátzcuaro en la época virreinal.

 

(78) Dès 1524, Cortés en fait une obligation.

 

(79) Comme le collège Santa Cruz de Tlatelolco.

 

(80) L'indien ladino est celui qui parle le castillan. Par extension l'expression désigne les indiens ayant reçu une éducation espagnole et ayant intégré ses modes de vie.

 

(81) LOPEZ SARRELANGUE Delfina, La nobleza indígena de Pátzcuaro en la época virreinal, p106. Elle s'appuie sur le livre 2, chapitre 27, paragraphe19 des Emblemata centum, regio politica, […] de Juan de Solorzano Pereira.

 

(82) MENEGUS BORNEMANN Margarita, « El cacicazgo en Nueva España ».

 

(83) « una forma de propriedad vinculada », ibid., p.15.

 

(84) Il est clair dans les documents officiels et les diverses lois que le cacique ne jouit pas directement des propriétés du cacicazgo et qu'il ne peut en retirer qu'une rente.

 

(85) Seuls les enfants peuvent hériter : l'ainé recevra le cacicazgo et ses propriétés, les cadets percevront seulement une rente, sur le modèle du mayorazgo.

 

(86) Elle rappelle ainsi que la charge même de cacique ne se limitait pas toujours à un seul individu. Elle cite le cas de la région de Puebla où le système de maison seigneuriale subsiste et signifie que la propriété ducacicazgo est partagée entre plusieurs individus d'une même famille.

 

(87) « une institución más compleja en la cula convivían un regimen de propriedad privilegiada con elementos señoriales ». MENEGUSBORNEMANN Margarita, « El cacicazgo en Nueva España », p. 44.

 

(88) Voir ibid., p.45.

 

(89) Voir les travaux de María Rostworowski de Diez Canseco, Karen Spalding, Paul Charney, John Pease, etc... et sur l'époque préhispanique Martti Pärssinnen, Tom Zuidema, Tristan Platt, etc...

 

(90) Voir par exemple le travail de Waldemar Espinoza Soriano sur les indiens huancas (« Los huancas, aliados de la conquista. Tres informacionesinéditas sobre la participación indígena en la conquista del Perú : 1558-1560-1561 », in Anales científicos de la Universidad Nacional del Centro de Perú, tome 1, Huancayo, Universidad Nacional del Centro de Perú, 1972, p. 9.)

 

(91) On note une explosion des études des documents notariés : testaments, contrats de vente, etc... voir par exemple la récente thèse de Aude Argouse, « Je le dis pour mémoire ». Testaments d’Indiens, lieux d’une justice ordinaire. Cajamarca, Pérou, XVIIe siècle, soutenue en 2011. On s'intéresse aussi de plus en plus aux liens entre les nobles indiens et la justice coloniale, voir par exemple la thèse de Caroline Cunill Los defensores de indios de Yucatán y el acceso de los Mayas a la justicia colonial (1540-1600), soutenue en 2011 ou l'ouvrage collectif Negotiation within Domination. New Spain's Indian Pueblos Confront the Spanish State, dirigé par Susan Kellog et Ethelia Ruiz Medrano.

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