Donner un cours sur le totalitarisme, dans le cadre d'une prison...

 

 

Mardi 15 mars, 13h30, maison d’arrêt de Nanterre. Le stress commence à monter doucement. Certes, l’extérieur de l’établissement est moins impressionnant que ce que nous avions imaginé ; nous sommes loin des murs sombres si médiatisés de la prison de la Santé, bien que de hautes barrières surmontées de barbelés soient là pour nous rappeler la nature de l’endroit où nous allons passer les trois prochaines heures. D’ailleurs, la première salle dans laquelle nous entrons, « l’accueil » où nous échangeons nos cartes d’identités contre les badges nécessaires pour circuler dans la prison, nous propulse dans le vif du sujet ; ce petit sas où l’on peine à tenir à trois nous enferme déjà dans un monde à part.

 

Un monde dont nous découvrons très rapidement la première particularité : les portes. Beaucoup de portes. Des portes si nombreuses que nous pourrions en rire tant cette première constatation est absurde, mais les contrôles de badge systématiques qui ont lieu presque à chaque grille, chaque accès, chaque couloir, nous font rapidement deviner leur utilité. Surtout, ne pas perdre ce ridicule bout de carton plastifié, sinon on reste coincé à la case prison…

 

Arrivés dans l’aile où nous devons donner notre cours, une partie de notre tension s’évapore toutefois lorsque nous rencontrons presque par hasard les étudiants concernés par notre venue. La discussion s’ouvre très naturellement : on décrit l’université d’où nous venons, une rapide allusion est faite au sujet du cours auquel ils vont assister, on commente encore le bon match de Paris contre Chelsea de la semaine précédente. Et jamais nous ne parlons de la prison ou de la nature de la peine de ses détenus ; le fait d’échanger avec des individus parfaitement normaux fait tout simplement passer ces interrogations au second plan.

 

L’endroit où doit se dérouler notre cours participe également à notre regain de confiance. Nous nous trouvons en effet dans une petite salle de classe standard, avec son tableau, sa carte de l’Europe, ses tables, et ses fenêtres obstruées par des barreaux.

 

A 14h30, le cours peut commencer. Après une rapide définition de la notion de totalitarisme et un cadrage chronologique du sujet étudié, nous proposons aux participants une première photo du discours d’Hitler à Nuremberg. Et déjà nous sommes surpris par leur motivation et leurs connaissances. Le cours marche bien, peut-être même un peu trop : les étudiants posent questions sur questions, apportent leurs (très) nombreuses connaissances personnelles et commencent même à débattre, au risque parfois de s’éloigner du sujet… Il faut donc être capable de s’imposer pour faire avancer le cours. Evidemment, cela n’est pas chose aisée, d’autant que nous nous laissons d’abord prendre au piège et participons à ces premiers débats. Heureusement, les deux professeurs chargés de contrôler le déroulement de la séance interviennent rapidement et permettent au cours d’avancer correctement.

 

A 15h15, une pause d’une dizaine de minutes nous permet de faire un premier bilan de cette expérience. Pour l’instant, que du positif. Le cours reprend ensuite tranquillement, seulement interrompu par l’arrivée d’un autre professeur travaillant dans cette prison et chargé de déradicaliser certains détenus. Les étudiants sont toujours aussi intéressés, ont toujours autant de choses à dire, et cette fois nous parvenons même à les recentrer. La fin de notre présentation amène à d’autres débats sur le sujet général, seulement interrompus par le gardien de l’aile qui vient taper à la porte de la salle. Le temps de conclure ces débats dans le couloir, de repasser la multitude de portes et de récupérer nos cartes d’identités, il est près de 17h00 lorsque nous sortons de la maison d’arrêt.

 

La semaine suivante, nous revenons en la compagnie de M. Gilles Ferragu, maître de conférences du département d’histoire de l’université de Nanterre et spécialisé dans l’histoire du terrorisme, afin de présenter un cours sur l’émergence et la communication de l’Etat Islamique. Si nous craignions de présenter un tel sujet dans un tel environnement, toutes nos craintes s’étaient envolées la semaine précédente ; en fait, seul un étudiant a préféré quitter le cours, parce qu’il était las de ce sujet. Nous avons sinon retrouvé le même investissement chez les étudiants que durant le cours sur les discours des totalitarismes, et c’est donc logiquement qu’ont repris les interventions et les débats, cette fois alimentés par la présence dès le début du cours du professeur chargé de déradicalisation. La fin du cours nous permet également d’aller parler plus simplement avec les détenus. Ils nous remercient pour nos deux présentations, et nous les remercions pour nous avoir écoutés et ne nous avoir pas menés la vie trop dure.

 

Il n’y a que du positif à retirer d’une telle expérience. D’une part, présenter un cours dans un tel environnement est forcément intéressant, d’autant que nous sommes dans une licence qui privilégie les métiers de l’enseignement. D’autre part, cette présentation constituait également une belle expérience humaine, dans la mesure où elle a cassé certains préjugés que nous pouvions avoir sur le monde carcéral. Nous recommandons donc cet exercice sans hésitations, et espérons que le départ du professeur qui nous a permis de réaliser ces cours dans la maison d’arrêt de Nanterre n’empêchera pas de futurs étudiants en Histoire de reproduire cette expérience.

 

 

Antoine Mazer, Pauline Louis-Sidney, Camille Galerneau

 


Deux autres étudiantes d'histoire en prison

 

 

Toutes les rentrées en licence sont identiques. Présentation de nos enseignants, de nous-mêmes, de nos projets futurs (d'autant plus lorsque l'on entre en troisième année), de nos attentes par rapport au TD. Cette année est un peu différente.

 

Pour la première fois après deux ans à la fac, il nous est demandé de nous investir sur un plan professionnel. L'expérience commence à ce moment, dans le cadre du cours « Histoire en action/s » animé par M. Regourd. Différents projets nous sont proposés, tels des visites guidées à organiser, la participation au cartable numérique de la BDIC - mais la réalité c'est que nous sommes libres. Le champ est ouvert à tout projet en lien avec l’histoire, dans lequel nous sommes prêts à nous investir.

 

Cependant, avant même de réfléchir à un projet plus personnel, une proposition retient notre attention : le projet « prison ». Le principe est relativement simple : par groupe de deux ou trois personnes il s’agit de mettre en place un cours d'histoire, sur le sujet que nous désirons, destiné aux élèves de la maison d'arrêt de Nanterre qui passent leur baccalauréat professionnel en juin 2016. La contrainte : que notre sujet réponde à l’une des problématiques de leur programme de français. Deux séances doivent être organisées : la première, où nous tenons nous-même le cours face à la classe ; et une seconde, où un professeur de l'université, que nous avons sollicité, intervient sur notre sujet afin d'ouvrir le dialogue de manière plus scientifique. C’est décidé : nous irons en prison.

 

Nous rencontrons Mme Fekete, professeur de littérature et d'histoire-géographie de la maison d'arrêt de Nanterre qui nous accompagne tout au long du projet. Elle nous expose les objectifs, les attentes, répond à nos questions sur le déroulement du cours. La prochaine étape commence : choisir un sujet. Après débat, réflexion, changement et surtout prise de retard au sein de notre groupe, notre sujet se fixe, d'abord difficilement par rapport aux problématiques qui sont celles d'un cours mêlant l’histoire et le français. Un mois et demi s'est déjà écoulé… La partie administrative peut commencer. Un à un, nous épluchons les CV des professeurs de Nanterre à la recherche de l'élu/e, celui ou celle qui correspondra aussi bien à la période, qu'au thème mais qui, aussi, sera disponible vers mars-avril. Le premier mail est envoyé, silence, relance puis refus. La recherche d'un intervenant continue mais après deux relances et trois refus l'espoir s'amenuise. Nous sommes contraintes de remodeler un peu notre sujet, pour faire en sorte qu'il s'ouvre à plus de professeurs.

C'est finalement début février (avec beaucoup de retard !) que nous trouvons une réponse positive auprès de l'un de nos professeurs d'histoire médiévale. La participation à ce projet n'est pas tout à fait une nouveauté pour lui, puisqu'il a participé à une des premières éditions il y a quelques années. Le milieu particulier du cours ne l'effraie donc pas. La troisième et cruciale étape, la mise en place d'un plan de cours, se met en marche. Livres après livres, articles après articles, on se noie dans un océan bibliographique où nous perdons de vue notre sujet et sa problématique. Les mises au point se multiplient, les repères se fixent et mi-mars, malgré l'angoisse de ne pas avoir fini en temps et en heure, notre cours est fin prêt.

 

Ultime étape : le donner aux élèves de la maison d'arrêt.

Depuis le début du projet on nous a préparées : ce que l'on peut faire ou ne pas faire, porter ou ne pas porter, comment se comporter, etc. Mais cela n'empêche pas le stress. Jusque-là, nous étions les élèves et pourtant il est temps d'oublier temporairement cette position, afin de se mettre tout-à-fait en condition.

 

Nous passons grille après grille à la prison, disons bonjour aux nombreuses personnes que nous croisons et enfin arrivons dans la petite salle de cours. Au compte-goutte, les élèves arrivent, nous tendent la main pour nous saluer, parlent entre eux ou avec leur professeur puis s'installent. Il est 14H30, 8 élèves sont présents, le cours commence. Nous sommes un peu statiques.  Le stress est visible dans nos mouvements contrôlés, nous avons du mal à maintenir leur attention. On se sent couler doucement...

 

Une heure plus tard, une pause a lieu. Mise au point avec Mme Fekete et notre enseignant : l'expérience prouve bien qu'être professeur n'est définitivement pas une chose aisée. Ils nous conseillent, des choses simples comme la posture du corps ou encore le déplacement au sein de la salle. Nous sommes de retour en classe et essayons d'appliquer les conseils : les interactions avec les élèves se font plus directes, leur attention plus grande. Après une première heure de grande difficulté nous réussissons à trouver nos marques : ils aiment participer, interagir et mobiliser les connaissances qu'ils ont déjà acquises. Il n'y a pas un document qui ne leur parle pas. La dernière heure se termine sans qu'on la voie passer, même si le stress ne retombe tout-à-fait que lorsque le cours s'achève. Il est 17h, nous sommes sur le parking de la prison remerciant Mme Fekete.

 

Même si nous y retournons la semaine d'après avec notre intervenant, la partie active de notre rôle s'arrête ici. Si cela n'a pas provoqué de vocation chez nous, l'expérience est enrichissante puisqu'elle rend concrètement compte de la difficulté du métier de professeur : faire un cours riche et cohérent, le rendre vivant, mais surtout la patience  et la capacité d'adaptation dont il faut faire preuve. Bien que les conditions soient différentes et particulières, des élèves, même incarcérés restent des élèves. Certains sont actifs et intéressés tandis que d'autres ne cachent pas leur ennui, mais pour la plupart ils ont envie d'assister et de participer.

 

Que retient-on finalement de cette expérience ? L'importance de la pédagogie dans le métier de professeur, et l'investissement  émotionnel  que  ce  métier  implique.  Que  nous  a-t-elle  apporté ?  La confirmation que l'enseignement n'est pas pour nous mais nous avons aussi compris pourquoi certaines personnes aiment l'être. Un autre regard, aussi, sur des prisonniers qui, dans le contexte si particulier de l’enseignement en prison, révèlent des qualités insoupçonnées et redonnent un peu d’espoir sur l’avenir... 

 

 

 

 

Sara et Camille

 

 

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